
Film de Kenji Mizoguchi - 1951
Production : Daiei-Kyôtô
Sénario : Yoshikata Yoda, d'après le roman Ashikari, La récolte des racines de Jun'ichirô Tanizaki
Image : Kazuo Miyagawa
Son : Iwao Otani
Musique : Fumio Hayasaka
Montage : Mitsuzo Miyata
Décorateur : Hiroshi Mizutani
Interprétation : Kinuyo Tanaka, Nobuko Otawa, Yûji Hori, Eijirô Yanagi, Eitarô Shindô, Nanbu Shozo, Hirai Kiyoko, Kongo Reiko

Premier film dans l’ordre chronologique des 9 distribués dans ces deux coffrets, Oyu-sama / Oyû-sama /Oyusama (Miss Oyu / Madame Oyu / Mademoiselle Oyu) (Jap. 1951) de Kenji Mizoguchi est une rareté qu’on ne pouvait voir qu’en Cinémathèque, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été présenté sous trois titres français différents lors des diverses rétrospectives du cinéma japonais ou celles entièrement consacrées à Mizoguchi. Adapté du roman Ashikari du grand écrivain Junichiro Tanizaki, décrivant l’amour socialement impossible d’une veuve pour l’homme qu’a épousé sa sœur, sœur qui ira jusqu’au sacrifice total pour assurer son bonheur, Mizoguchi avouait n’en être nullement satisfait. Le film est cependant intéressant et annonciateur à plus d’un titre : il comporte à son générique deux des plus constants collaborateurs de la période classique Mizoguchi, son directeur de la photographie Kazuo Miyagawa et son musicien Fumio Hayasaka. Il est produit par Masaichi Nagata pour la Daiei, tourné dans ses studios de Kyoto. Sa star est Kinuyo Tanaka et l’un des seconds rôles Eitaro Shindo, deux des acteurs fétiches de la grande période. Son scénario est une adaptation d’un grand écrivain. Et bien sûr le thème central de cette période classique, la condition de la femme japonaise, sa souffrance, son mystère psychologique et même ontologique, est bien aussi son propre thème. Oyu est une femme sur le fil du rasoir, secrètement puis ouvertement déchirée entre son désir et l’amour qu’elle porte à sa famille, le respect qu’elle attache aux traditions et aux usages de son pays. Miss Oyu / Madame Oyu / Mademoiselle Oyu n’est cependant pas du niveau des chefs-d’œuvre postérieurs : il lui manque, en dépit de l’admirable direction d’acteurs ici encore manifeste, une secrète rigueur, une secrète collusion entre son sujet et sa mise en scène. Peut-être la personnalité de Tanizaki et son écriture ont-elles heurtées secrètement les propres aspirations de Mizoguchi : sa mise en scène reste un peu extérieure au film et au sujet en dépit de sa perfection technique, de la beauté de sa photographie, de la grâce innée des actrices, de certaines prouesses de photographie comme celles de la séquence finale. Le naturalisme symbolique de Tanizaki n’a pas rencontré le symbolisme naturaliste de Mizoguchi alors qu’il s’accordera très bien avec le surréalisme baroque, le réalisme fantastique de Yasuzo Masumura lorsqu’il adaptera son Seisaku no tsuma (La femme de Seisaku) (Jap. 1966). Yasuzo Masumura qui fut avec Kaneto Shindo l’un des grands assistants-disciples de Mizoguchi, devenus ensuite de grands réalisateurs eux-mêmes. On signale immédiatement à ce sujet, avec un empressement évident, aux lecteurs intéressés, l’admirable documentaire de 150’ tourné par Shindo sur son maître en 1975, édité en supplément à l’excellente "édition collector" par Film sans Frontières de Shin Heike monogatari (Le héros sacrifié) (Jap. 1955) de Kenji Mizoguchi. On y assiste à un remarquable (bien qu’un peu trop bref à notre goût) entretien filmé entre Kaneto Shindo et Yasuzo Masumura sur leur maître vers la 120ème ou 130ème minute.
Critique de Francis Moury



















