11 mai 2005

Les amants crucifiés

(chikamatsu monogatari)
Film de Kenji Mizoguchi - 1954


Producteur : Masaichi Nagata
Scénario : Yoshikata Yoda
Directeur de la photographie : Kazuo Miyagawa
Scénographie : Hiroshi Mizutani
Musique : Fumio Hayasaka
Montage : Kanji Sugawara
Interprétation : Kazuo Hasegawa, Kyoko Kagawa, Eitaro Shindo, Sakae Ozawa, Hisao Toake, Haruo Tanaka, Ichiro Sugai, Chieko Naniwa, Minamida, Yoko, Tatsuya Ishiguro

Les Amants crucifiés a obtenu le Lion d'Argent à Venise en 1955. Pour le même film, Kenji Mizoguchi a reçu le Blue Ribbon Award du Meilleur réalisateur la même année. Les Blue Ribbon Awards sont l'une des cérémonies majeures du septième art au Japon.


Critique du coffret Opening

Le film le plus romantique des grands classiques : il y passe le souffle absolu de la passion amoureuse opposée à tout le reste. Et cette opposition est d’emblée placée sous le signe de la mort. Le film est divisé nettement en deux parties - la naissance de la passion clandestine entre Mohei (Kasuo Hasegawa) et sa patronne Osan (Kyoko Kagawa) puis leur fuite dans des conditions de plus en plus rude et inhumaine - qui s’ouvrent et s’achèvent sur une marche au supplice. Le scénario s’inspire de La légende du grand parcheminier [Daikyoshi mukashi goyomi], une pièce de théâtre célèbre de l’écrivain Monzéamon Chikamatsu (1653-1724) dont l’action se passe à Kyoto au XIIIe siècle.

C’est sans doute le film de Mizoguchi le plus proche et le plus accessible à un européen de culture classique : bien des comparaisons littéraires peuvent être faites aisément et le lyrisme qui éclate plus d’une fois dans certaines séquences, l’accélération du rythme de la poursuite dans la seconde partie, sont des éléments universels qui nous sont très proches du point de vue narratif. Mais le film n’est pas moins japonais pour autant et les multiples signes de la passion naissante y relèvent de codes et de techniques d’éclairage que le public local saisissait immédiatement : l’étrangeté pour le néophyte des us et coutumes de cette époque lointaine est rapidement éclaircie par la rigueur de la mise en scène, son propos simple et direct.

Le cinéma érotique et fantastique de la révolte absolue des années 1960-1970 est directement redevable à des films comme Les amants crucifiés et La rue de la honte. Mizoguchi n’a pas été, filmograpiquement parlant, un peintre systématique de la révolte ou de la lutte (le méconnu et rare La femme crucifiée (1954) réconciliait par exemple la patronne d’un bordel et sa fille) mais des films comme ceux-ci ont contribué à cette perspective critique occidentale au plus haut degré.

1 commentaire:

projectionist a dit…

A la fin de la projection des Amants crucifiés, j'ai dit que c'était du Molière, mais nous avons tous souligné que le film n'avait pas été si léger qu'un Molière, voire qu'il avait été carrément lourd de mélo et de sombre drame.
(Quand je dis tous, ça signifie sauf Yvan qui s'était éclipsé après la Clairette de Die de Vincent.)

En y repensant, il y quelque chose de risible et de tragique à la fois, au-delà du style et du contexte historique japonais, étranges à nos yeux : c'est la détermination des amants à courir à leur perte. À plusieurs reprises ils se mettent mutuellement en garde, ils mentent pour ne pas prêter le flanc à l'accusation, et pourtant chaque mensonge, chaque acte les rapproche de la crucifixion. Rien n'y fait, ils se font surprendre dans la même chambre alors qu'ils y ont tendu le piège pour le mari adultère, c'est une mise en scène remarquable de l'inéluctabilité du désir.

Du désir plus que du destin. L'inéluctabilité du destin, c'est d'aller rencontrer sa mort à Samarcande en essayant de la fuir. Les Amants crucifiés ne fuient pas leur destin, ils nient leur désir, empêtrés dans la dénégation des conventions sociales puis dans celles des conventions amoureuses. (Ah les Japonais sont-ils si différents de nos refoulements politiquement corrects?)

C'est un peu du Molière par la critique sociale, l'argent joue un rôle majeur entre l'avare et sa femme, puis entre lui et ses débiteurs à la cour. Ce n'est pas un avare pathologique, c'est un calculateur, mesquin certes, mais efficace pour utiliser son argent comme moyen de chantage social.

Ce n'est pas du tout du Molière par l'absence d'ironie envers le cocu ou le bourgeois (veule mais triomphant), c'est du Feydeau : quiproquos, domestique et patronne qui échangent leurs lits, fuite incognito. Et comme c'est du Feydeau où personne ne prend son pied, ni le seigneur avec sa domestique (il ne rigole pas non plus avec les professionnelles) ni les amants, le total est sinistre, le spectateur n'a pas le temps de profiter de l'avantage que lui donne Mizoguchi pour sourire des situations fausses dont il comprend le ressort, ça va de mal en pis.

Un film qui laisse mal à l'aise, sans respiration ni changement de temps, une marche en avant sans rupture, sans les clichés des bonnes et mauvaises fortunes des héros (comme dit Ulysse : je sais que le héros va bientôt gagner parce que le méchant a _presque_ le dessus), alors que bien des scènes pourraient tourner à la pantalonnade avec des femmes qui demandent de l'argent à leur mari, des amants dans le placard et des domestiques à trousser.

Même pas de chœur à l'antique pour dire la morale, je veux dire pas de personnage secondaire à l'enjeu qui commenterait l'absurde, où par les yeux duquel Mizoguchi installerait un point de vue un tant soit peu humain. Pas non plus de plaisir sensuel, la vérité du désir nue et inutile, brrrr.