13 avril 2005

Les contes de la lune vague après la pluie

(ugetsu monogatari)



Film de Kenji Mizoguchi - 1953
Scénario : Matsutaro Kawaguchi, Yoshikata Yoda d'après les nouvelles de Akinari Uéda "La Maison dans les Roseaux" et "L'Impure Passion du Serpent"
Photo : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka
Production : Daiei
Interprétation : Masayuki Mori, Kinuyo Tanaka, Machiko Kyo, Mitsuko Mito, Sakae Ozawa


Petit résumé de l'histoire par le ciné-club de Caen (site.voila.fr/cineclub)

A la fin du XVIe siècle, le Japon est ravagé par les guerres intérieures. Dans un petit village près du lac Biwa, vivent pauvrement le potier Genjuro et le paysan Tobei, avec leurs épouses respectives, Miyagi et Ohama. Chacun poursuit son rêve d'enrichissement ou de gloire.

Les hommes partent pour la ville, où les poteries se vendent bien. Tobei, ignorant les conseils de sa femme, court dépenser sa fortune à l'achat d'un équipement de samouraï. Genjuro est entraîné par une étrange et belle princesse en direction d'un manoir où il succombe à ses sortilèges... Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est violée par des soudards et réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés, qui la tuent pour lui voler sa nourriture.

Le réveil sera rude : Genjuro ne tarde pas à découvrir que la femme qu'il a suivie est un spectre, défunt depuis des années, et le manoir où il a vécu des heures enchantées, un amas de ruines; quant à Tobei, il retrouve Ohama dans un lupanar et comprend quelle folie a été la sienne.

Tous deux rentrent au village. Genjuro croit revoir Miyagi qui l'accueille avec douceur, mais ceci est encore un rêve. Le chef du village lui apprend la vérité. La voix de la morte est bien là pourtant, présente à toute heure du jour, et leur fils Genichi va porter un bol de riz sur sa tombe. La vie continue...



Commentaire de Jean Douchet, Connaissance de Kenji Mizoguchi, Documentation FFCC, 2, 1965, p. 6-7.

La guerre civile. Des soudards surgissent dans un village et le ruinent. Deux villageois, l'un paysan, l'autre potier, décident de quitter femme et enfants pour tenter leur chance dans le monde. Le paysan n'aspire qu'à devenir samouraï, le potier d'être reconnu pour son art. Après de multiples tribulations et au prix d'une imposture, le paysan devient samouraï mais révèle alors la bassesse et la cruauté de sa nature. Ayant semé ruines et désolation, il rentre finalement au village auprès de sa femme – que la faim a faite prostituée – et de ses enfants. Le potier cherchant à vendre en ville ses produits est séduit par une femme très belle qui s'extasie sur la qualité et la beauté de ses poteries. Il la suit dans son domaine. Il y découvrira la volupté esthétique du raffinement et le raffinement sensuel des voluptés. Mais cette belle dame n'est qu'un fantôme. Les délices passés, le potier pressent la nature de la dame qui s'évanouit. Notre héros se réveille alors dans un domaine vide, délabré, désolé. Le potier rentre chez lui. Mais entre-temps, sa femme qu'il adorait a été massacrée par des soldats. Désespéré d'avoir perdu la seule réalité qui comptait pour lui, notre potier se remettra pourtant humblement à son travail.

Ce film, le plus célèbre de Mizoguchi, est celui où le conflit réalité-beauté est le plus explicite, où notre cinéaste décrit le mieux le fatal processus à la fois de la vie pour l'homme et de l'art pour l'artiste. Alors que les deux héros connaissent dans leur village auprès de la femme aimée, la vraie et seule réalité qui importe, celle du bonheur intime dans la paix de l'âme, ils se laissent tenter par l'aventure et prendre à son piège. Le désir de se dépasser, de rendre effectives les possibilités que l'on croit sentir en soi est trop souvent le fruit d'une méconnaissance de ce que l'on est réellement, un mensonge fondamental sur son être même. La guerre civile n'est pas ici autre chose que le reflet extérieur de cette guerre intérieure que les hommes se livrent, incapables de supporter la véritable réalité de leur nature. Ils font alors, comme nos héros, surgir une autre réalité conforme à leurs vœux. Cette réalité, parce que mensonge, ne peut être que dévastatrice.

Vue sous cet angle, il devient évident que l'arrivée des soudards qui détruisent le village n'est pas seulement le produit d'une réalité objective qui s'abat sur nos héros. En fait, elle a été appelée de leurs vœux dans le secret de leur être. Elle sert d'alibi et de prétexte à leur entreprise de conquête du monde de l'art, d'excuse pour abandonner sans remords femme et enfants (la quiétude même d'un bonheur paisible qui ne suffit plus à satisfaire leur rêve démesuré) en les livrant aux dangers de cette réalité qu'ils ont déchaînée. [p.6]

Seulement cette réalité que nos héros veulent conquérir est tissée dans l'étoffe de leur songe et par là même – pure illusion – devient insaisissable. Ce ne peut donc être qu'au prix d'une imposture que le paysan accomplira son rêve.

Car celui-ci est bien trop grand pour lui et il se révélera incapable d'en assumer la réalité. Il voulait accéder à la noblesse que confère le titre de samouraï. Il en aura le titre mais sera le contraire d'un noble. Il se montrera bas, vulgaire, lâche et méprisable. Apparaissent ainsi sa véritable réalité et la nature exacte de son besoin vital d'assumer pleinement son existence. Son aspiration vers les plus nobles valeurs dissimulait et couvrait l'appel des plus sombres instincts, du désir de se repaître des jouissances matérielles les plus basses.

À ce Sancho Pancha veule, bestial et destructeur s'oppose le Quichotte naïf qu'est le potier. Lui aussi se sent attiré vers les plus hautes destinées. À la différence que réellement joué, il peut y prétendre. Il est un grand artiste. Il le sent et le sait. Seulement il succombe à la pire tentation de l'artiste animé par le besoin vital de parvenir à l'essence de son art : celle d'oublier la réalité même de l'art pour chercher à en percer le secret dans la poursuite enivrante et voluptueuse de la forme pour la forme ; celle d'avoir honte de sa fonction première et primordiale qui est d'être et de rester un artisan pour se réfugier dans la position éthérée de l'artiste raffiné au-dessus des basses contingences ; celle de perdre de vue le caractère d'abord utilitaire de la poterie pour ne la considérer que sous l'angle d'une production d'ouvrages gratuits à caractère purement décoratif et d'agrément. L'art – et c'est le message esthétique de Mizoguchi – doit avant tout servir l'homme en l'aidant à découvrir où réside sa réalité profonde. Il ne peut en aucun cas l'asservir par la fausse volupté de la seule apparence.

Au terme de sa folle recherche notre potier se réveille, écœuré, face au vide de la fantomatique beauté formelle évanouie et à la désolation d'un magnifique décor réduit en cendres. Devant l'échec de son entreprise, ayant perdu dans sa folle aventure, la réalité première et profonde qui le poussait naturellement à œuvrer, il lui faut se remettre, par et dans l'humilité, au travail. Ce n'est qu'en abdiquant l'attitude d'orgueil d'artiste suprêmement savant, de magicien connaissant tous les tours de virtuosité formelle de l'illusion que notre potier pourra réentendre la tendre voix aimante de la naïveté originelle, de la fraîcheur première de l'inspiration sans laquelle il n'est pas d'art véritable. Ainsi la Lune vague après la pluie nous conte l'aventure de l'homme face à la vie qui, doit opter entre sa réalité profonde et l'apparence de sa réalité, et celle de l'artiste face à son art tenté de choisir la beauté pure et mensongère contre la beauté de la vérité et la vérité de la beauté. C'est que vie et art ne sont qu'une seule et même expérience, l'une extérieure, l'autre intérieure, l'une objective, l'autre subjective. [p.7]

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