16 février 2005

Michel Audiard

Il avait presque toujours une casquette vissée sur son crâne. Et question casquette il était imbattable. Il en avait si souvent changé au cours de sa carrière... Successivement soudeur à l'arc, opticien, livreur, cycliste puis journaliste, il entre dans le cinéma en 1949, presque par hasard, avec Mission à Tanger, comme on pousse la porte d'un bistrot. Il n'en sortira que trente-cinq ans et cent films plus tard. Scénariste, dialoguiste, réalisateur et écrivain, il aura promené sa barque dans tous les méandres du septième art en lui donnant celui de la parole. Il nous laisse aujourd'hui, quinze ans après avoir appareillé vers de contrées plus célestes, ivre de bons mots, saoul de sa gouaille populaire et poétique, qui fait dire à certains de ses inconditionnels "Ça c'est du Audiard".

Son empreinte, son style, marqueront d'une trace indélébile le cinéma français, hissant le métier de dialoguiste au sommet de son art, faisant passer son serviteur de l'arrière-cours au devant de la scène, du fin fond du générique au centre de l'affiche. A la fois scénariste et dialoguiste, Audiard exprimera toujours sa préférence pour cette deuxième facette, celle où il excellait en mettant la poésie populaire dans la bouche des plus grandes stars du cinéma français. "Les auteurs qui ont eu de grands noms dans le cinéma français sont des dialoguistes, pas des scénaristes. Prévert est un scénariste un peu en dessous de la moyenne, c'est un prodigieux dialoguiste. Jeanson n'est pas un scénariste mais un film dialogué par lui est un film de Jeanson. Le style est dans les dialogues. Le scénariste n'est jamais qu'un brodeur d'histoires."

Michel Audiard est mort dans la nuit du 27 au 28 juillet 1985, dans sa propriété de Dourdan. Pour la première fois de sa carrière, il n'aura pas eu le dernier mot.

Il lègue au cinéma et à la littérature française un œuvre unique qui mérite d'être redécouverte, au même titre que celle d'un Tristan Bernard ou d'un Sacha Guitry. Sa révérence, il nous l'avait tirée lui-même dans l'un de ses films : "Quand un type comme ça se retire, y'a pas de place à prendre, c'est la fin d'une époque." On n'aurait pas dit mieux.

Audiard réalisateur

Michel Audiard franchit le pas le séparant de la réalisation à la fin des années soixante. De 1968 à 1974, il réalisera 9 films, aux titres qui semblaient tout droit sortis de ses dialogues. Un autre amateur de bons mots rendra l'un de ces titres célèbres, celui de son premier film, Faut pas prendre les enfant du bon Dieu pour des canards sauvages. Décrivant brièvement la crise qui mit son régime en péril, le Général De Gaulle, durant sa conférence de presse du 9 septembre 1968 au cours de laquelle il annonça notamment le référendum, ne ménage pas ses sarcasmes. Selon lui, les causes de cette crise étaient "le vertige qu'éprouve le pays devant sa transformation rapide[..], l'esthétique de la contradiction [..], et l'étrange illusion que le néant allait, tout à coup, engendrer le renouveau, que les canards sauvages étaient les enfants du bon Dieu". A Gabin qui lui faisait remarquer que c'était un drôle de titre, Audiard répliquait "plus maintenant que le général l'a cité". Pourtant, ce n'était pas sans difficulté qu'il l'avait fourgué aux exploitants des salles de cinéma, furieux disait-il, de la longueur du titre.

Après ce premier succès viendront d'autres films : Une veuve en or (1969), Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas...elle cause (1970), Le cri du cormoran le soir au dessus des jonques (1970), Le drapeau noir flotte sur la marmite (1972), Elle cause plus, elle flingue (1972), Vive la France (1973) - un documentaire montage avec la voix d'Audiard où il épingle notamment De Gaulle, Comment réussir quand on est con et pleurnichard (1973), Bons baisers, à lundi (1974).

Considérés comme baroques et avant-gardistes par certains, comme des délires imbuvables par d'autres, ces films remportèrent des succès différents auprès du public. Néanmoins, on peut considérer que leur entrée au Panthéon du cinéma français n'est pas à l'ordre du jour. Voici d'ailleurs comment Audiard parlait de son expérience de réalisateur : "Un malentendu. Je n'ai réalisé qu'un seul film que je voulais faire, le premier [..] Les autres, c'était des commandes imbéciles. A part des choses qui me tiennent vraiment à cœur, n'importe qui serait plus à même de tourner un film. Dès que j'ai plus de deux acteurs dans le champ, c'est la nage complète". Audiard abandonnera la réalisation pour retourner à ses premières amours, là ou personne ne pouvait rivaliser avec lui, les dialogues.

Audiard scénariste

Sur l'ensemble de sa carrière, Michel Audiard ne construira qu'une vingtaine de scenarii. Amoureux de littérature, Audiard ira puiser son inspiration dans les polars de la Série Noire notamment. Pour Audiard, le livre est un bon moteur de départ, et même si l'on en garde presque rien, on dispose de l'essentiel. "Quand on me parle de crise des sujets, ça me fait marrer. Ils n'ont qu'à aller à la Bibliothèque Nationale, il y a vingt millions de sujets qui les attendent. Alexandre Dumas, c'est le meilleur scénariste du monde. Seulement, ça donne de la peine. [..] Un livre, c'est plus difficile, non seulement il faut le lire, mais encore comprendre ce qu'on peut en faire. Alors là, c'est toute une histoire...". Connaissant Simenon sur le bout des doigts, il adaptera plusieurs de ses romans, dont les fameux Maigret, réalisés par Jean Delannoy, avec Jean Gabin. Mais c'est avec son ami Antoine Blondin et Un singe en hiver qu'il réalisera l'une de ses plus belles adaptations. Un film ou la gouaille poétique du tandem Gabin/Belmondo se noie dans l'ivresse de leur éthylisme.

La construction étant le talon d'Achille d'Audiard, il sait s'entourer de confrères qui lui fournissent la trame, le patron sur lequel il brodera ses perles. Parmi eux, Albert Simonin. Ce spécialiste de la langue verte et du roman noir, qui publia le Petit Simonin illustré en 1957, était déjà passé au cinéma en 1953 avec l'adaptation de l'un de ses romans, Touchez pas au grisbi, film où il collabore avec Audiard. Une expérience qui se renouvellera par la suite avec notamment Le cave se rebiffe (1961) et Les Tontons flingueurs (1963). Simonin ne se contente pas d'adapter ses propres romans. Scénariste à part entière, il devint un professionnel du film policier. Le trio Simenon (auteur), Simonin (scénariste) et Audiard (dialoguiste) fera même office de label dans les polars des années cinquante et soixante. Mais Simonin, qui considère que sa carrière au cinéma fait de l'ombre à ses livres, retournera à la littérature après Le pacha en 1968. Parmi les scénaristes avec lesquels Audiard travailla, on pouvait noter une certaine spécialisation : Alphone Boudard pour les histoires de truands, Alexandre Jardin pour les faits de société, France Roche pour les histoires de femmes.



Audiard dialoguiste

"Un dialoguiste c'est un voleur. Je pique des idées aux chauffeurs de taxi, et j'attends de les placer. Je suis prêt à truquer le scénario et à monter une scène qui rentrera comme elle peut pour dix grandes répliques". En évoquant les dialogues d'Audiard, beaucoup les réduiront à de simples mots d'auteur, à de l'argot. Deux appellations que Michel Audiard réfutera toujours. "Je crois que le drame d'un écrivain de cinéma, c'est le mot d'auteur. Je n'en ai jamais fait un ! Je ne sais pas d'abord. Dans mon cas, c'est une observation de la rue. Mais pas non plus du réalisme puisqu'il faut transposer". Essayant toujours d'éviter cet écueil, où les situations ne sont là que pour servir la réplique finale, Audiard sacrifierait pourtant tout au bon mot. Mais au mot juste, placé où il faut, en symbiose avec la situation, le visuel. Pascal Jardin dira d'Audiard qu'il lui a appris que "la place d'un mot n'est pas là où on le dit, mais là où il chante".

Concernant l'argot, Audiard a toujours considéré utiliser le langage populaire qu'il remet en forme. "Cela m'agace quand les journalistes font leur papier en l'émaillant d'argot croyant m'imiter. Je ne parle pas argot et je ne suis pas un titi. Mais chaque fois qu'un homme du peuple a le sens de la répartie, on dit que c'est un titi. Quand c'est un homme du monde, on dit que c'est de l'humour". Ces simplifications journalistiques (mais aussi du public) eurent tendance à réduire l'œuvre d'Audiard à quelques répliques cinglantes, occultant la partie immergée de l'iceberg, les talents de poète et d'écrivain de l'auteur. Michel Audiard n'était pas seulement un amuseur public, un Zavatta du phrasé. Il a toujours détesté les clowns.

4 commentaires:

Vincent a dit…

Il faut le prendre comme une sorte d'hommage au Monsieur.

projectionist a dit…

Yvan, non seulement ce n'est pas une honte, mais je suis certain que tu aurais voulu participer au dîner des Tontons flingueurs, pour le raide et pour les répliques.

Je lève mon verre à Vincent.

projectionist a dit…

(Pour Yvan)
Dans la cuisine des Tontons flingueurs

Une invitée : Bonjour. Mais il est où Jean ?
Maître Folace (Francis Blanche) : Qu'est ce que vous lui voulez ?
Une invitée : Y'a plus de glace et y'a plus de scotch !
Monsieur Fernand (Lino Ventura) : Maître Folace, donnez lui des jus de fruit, allez ...
Une invitée : Pas de jus de fruit, du scotch, vos jus de fruit vous pouvez vous les...
Maître Folace : ... Allons mademoiselle ! L'oncle de Patricia vous dit qu'il n'y a plus de scotch, un point c'est tout.
Une invitée : Vous n'avez qu'à en acheter, avec ça.
Maître Folace : Touche pas au grisbi, salope !!
Raoul Volfoni (Bernard Blier) : L'alcool à c't'âge là !
Monsieur Fernand : C'est un scandale hein ?
Raoul Volfoni : Nous par contre, on est des adultes, on pourrait peut être s'en faire un petit ?
Monsieur Fernand : Ca le fait est. Maître Folace ?
Maître Folace : Seulement, le tout venant a été piraté par les mômes. Qu'est ce qu'on fait, on s'risque sur le bizarre ? Ça va rajeunir personne.
Raoul Volfoni : Ben nous voilà sauvés.
Jean (Robert Dalban) : Tiens, vous avez sorti le vitriol ?
Paul Volfoni : Pourquoi vous dites ça ?
Maître Folace : Eh !
Paul Volfoni (Jean Lefèbvre) : Il a pourtant un air honnête.
Monsieur Fernand : Sans être franchement malhonnête, aux premiers abords, comme ça, il ... A l'air assez curieux.
Maître Folace : Il date du Mexicain, du temps des grandes heures, seulement on a du arrêter la fabrication, y'a des clients qui devenaient aveugles. Oh, ça faisait des histoires.
Raoul Volfoni : Faut reconnaître, c'est du brutal !
Paul Volfoni : Vous avez raison, il est curieux hein ?
Monsieur Fernand : J'ai connu une polonaise qu'en prenait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme.
Raoul Volfoni : Tu sais pas ce qu'il me rappelle ? C't'espèce de drôlerie qu'on buvait dans une petite taule de bien ho har, pas tellement loin de Saigon. Les volets rouges et la taulière, une blonde komac. Comment qu'elle s'appelait non de dieu ?
Monsieur Fernand : Lulu la nantaise.
Raoul Volfoni : T'as connu ?
Paul Volfoni : J'lui trouve un goût de pomme.
Maître Folace : Y'en a.
Raoul Volfoni : Et bien c'est devant chez elle que Lucien le cheval s'est fait dessoudé.
Monsieur Fernand : Et par qui ? Hein ?
Raoul Volfoni : Ben v'la que j'ai pu ma tête.
Monsieur Fernand : Par Teddy de Montréal, un fondu qui travaillait qu'à la dynamite.
Raoul Volfoni : Toute une époque !

Vincent a dit…

En version audio... :

"laisse nous t'dire que tu t'prépares des nuits blanches..."
"Raoul..."
"y'a pas seulement que de la pomme..."
"Alors, y dors le gros con ?"
"Tu sais pas ce qu'il me rappelle..."
"Les mains sur la table..."