24 janvier 2005

Le théâtre d'Halfaouine, selon François M

Ça en a surpris certains que j'exprime mercredi soir qu'Halfaouine m'apparaisse comme théâtral. C'était une remarque sur la forme, un "théâtral" sans connotation d'emphase ni de boursouflure. (Parallèlement le cinéphile est confronté au dépréciatif "C'est du cinéma !")

Le théâtre

Selon mon expérience limitée du théâtre, la représentation sur scène obéit à quelques règles bien particulières, dues aux exigences techniques de se faire voir et entendre des spectateurs. Par exemple les acteurs parlent à voix suffisamment fortes pour être perçus au dernier rang, ils parlent l'un après l'autre, lorsqu'ils sont nombreux ils sont placés en quasi rangs d'oignons, ils ne parlent pas du second rang, il y a très peu de figurants, les décors sont fixes par tableau ou par acte. Globalement, malgré les jumelles de théâtre comme celles que m'a offertes Anne-Marie, le regard sur la scène est celui d'un plan général, plus ou moins distant (admettons que les jumelles procurent un gros plan, mais il est entièrement à la discrétion du spectateur et en aucune façon produit par la mise en scène).

Naturellement, il existe des mises en scène de théâtre qui ne respectent pas certaines de ces règles, ne serait-ce qu'en disposant la scène de manière différente de la position frontale classique. Mercredi Colette et Michèle ont évoqué le Théâtre du Soleil avec ses coursives ou ses deux scènes alternantes. Il me semble que le non respect de ces règles produit un effet particulier, mon souvenir le plus simple de spectateur de théâtre étant celui des pièces de Samuel Beckett en décor fixe, voire en personnages entièrement statiques (En attendant Godot).

Le cinéma

Le cinéma possède aussi des règles de représentation dues à ses conditions de vision. Il en partage certaines avec le théâtre, ne serait-ce que la règle de simulation. Par exemple aussi bien au théâtre qu'au cinéma l'action avance par des dialogues sans scorie de langage et en élidant les gestes quotidiens (ah les personnages des films réalistes qui descendent de leur voiture sans la fermer à clef !) Représenter une femme en train de repasser est signifiant, un homme en train de repasser aussi, avec un sens différent, mais surtout au cinéma l'essentiel des chemises bien repassées sont repassées hors scène, n'est-ce pas ?

Le cinéma possède des degrés de liberté impossibles au théâtre qui résultent du choix de la position de la caméra et de sa mobilité, du champ embrassé par l'objectif (techniquement sa focale), de l'éclairage et du son qui sont retravaillés. Malgré cela, le quartier d'Halfaouine, quoique filmé, m'est apparu comme représenté sur une scène de théâtre. Ça heurte, à mes yeux, son propos naturaliste, pourtant intéressant.

D'abord comme quartier populaire il est bien propre, ne sont visibles que des objets signifiants (par exemple devant la boutique du cordonnier). À vrai dire, il s'agit peut-être même d'une esthétique d'affiche du tourisme tunisien (entendons-nous bien : c'est la même esthétique que les affiches du tourisme parisien - montrées à l'étranger bien sûr !)

Ensuite, la parabole de l'arrachement de l'enfant au monde des femmes mères vers celui des femmes femmes est portée par des personnages entiers : le contestataire versus l'indic, la belle-sœur libérée, le père qui a tout faux, la mère qui s'aveugle, l'adjointe du hammam obsédée. Le film m'a fait penser au Destin de Youssef Chahine, avec ses personnages en noir et blanc (plutôt en vert fanatique islamiste et blanc pureté humaniste).

Enfin le film est une succession de tableaux, assez statiques, quasiment tous en plan moyen sauf les nombreux gros (contre-) plans du visage de Noura qui ne sont là que pour souligner que les autres plans sont ce qu'il voit. Les acteurs parlent un par un, la scène de drague d'ouverture est particulièrement alternée. Même dans les scènes d'affrontement, les partisans sont rangés derrière le héros de chaque camp et lui laissent la parole, dans une lumière nette et plate. Les gros plans des casseroles sur les ventres font d'autant plus d'effet que ce sont les rares gros plans du film.

Qu'Halfaouine soit un film à petit budget n'est pas une explication de son esthétique théâtrale, au contraire bien des films à faibles moyens sont réalisés en caméra à l'épaule de manière (insupportablement) mobile, avec des dialogues (inaudiblement) superposés dans des décors (inutilement) bordéliques.

Halfaouine

Pour autant, je ne jetterai pas le bébé avec l'eau du hammam. Ce que le cinéma ne peut hériter du théâtre c'est la présence des corps vivants devant nos yeux. Sur ce point, je trouve bien peu charnelles les scènes du hammam, ou pire les embrassades du cordonnier et de la belle-sœur, ou dans le pas possible la caresse du père sur la main de sa cliente. Mais les scènes avec Noura (pas Noura qui regarde, celles où il est acteur de l'action) sont particulièrement réussies, en particulier quand il prend une gifle de son père qui s'énerve d'impuissance devant son ignorance religieuse et quand il en prend une du cordonnier indigné qu'il saisisse la bouteille d'anisette : ça c'est bien corporel, en plan assez serré, pas des gifles de théâtre, c'est assez rare même dans des films véristes. (Peut-être l'effet vient-il en partie du contraste avec le théâtral du reste du film.)

De même, lors des scènes politiques, l'absence de violence montrée dilue certes le propos idéologique dans un politiquement correct, mais elle me fait aussi penser aux joutes verbales méditerranéennes entre héros claniques, sans que les horreurs proférées aillent plus loin que l'emphase des mots. Sur ce point, la théâtralité serait en quelque sorte authentique. (Je doute cependant de la catharsis des proférations de vengeance, autour de la Méditerranée justement ça passe à l'acte un peu trop souvent, mais c'est un commentaire extra-cinématographique.)

Envoi

Prince, voici les subjectifs zarguments
D'un aficionado des ouesternes
Héritiers eux zaussi du théâtre
Quels sont les vôtres ?

;-)

2 commentaires:

Vincent a dit…

Brève de comptoir :
"Pour lutter contre la catharsis, rien ne vaut le Pétrolane !"

Sinon, belle argumentation.

projectionist a dit…

Brève de dico

La catharsis = la libération de ses traumatismes affectifs refoulés, bref : le défoulement.

Ne pas confondre avec le catarrhe, souvent bronchique, qui n'épargne pas les cathares malgré leur obsession de pureté, manquant probablement de défoulement, je veux dire de catharsis. À la rigueur se soigner les bronches au Qatar, dont le climat est réputé pour sa sécheresse et sa proximité remarquables des champs de Pétrolane.